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Tapisserie de Bayeux : l'œuvre prêtée au British Museum ne sera plus jamais exposée verticalement

Par Roman Thill

Prêtée par la France au British Museum, la tapisserie de Bayeux, broderie vieille de près d'un millénaire, ne pourra plus être présentée suspendue à un mur en raison de sa fragilité, a annoncé un conservateur du musée londonien.

Tapisserie de Bayeux : l'œuvre prêtée au British Museum ne sera plus jamais exposée verticalement

La tapisserie de Bayeux, cette broderie de près de 70 mètres relatant la bataille de Hastings en 1066, ne sera plus jamais exposée suspendue verticalement. C'est un conservateur du British Museum, Lloyd de Beer, qui l'a annoncé jeudi lors du festival littéraire de Cheltenham, alors que l'œuvre de 960 ans est actuellement présentée à Londres, pour la première fois sur le sol britannique en neuf siècles.

Contrairement à ce que certaines présentations ont pu laisser entendre, l'article du Telegraph repris par Yahoo ne fait état d'aucun dommage subi lors du transport. Il précise même l'inverse : l'œuvre, qui pèse 350 kg, a été acheminée de France en Grande-Bretagne par camion grâce à « un système spécialement conçu pour minimiser les vibrations ». Ce sont les impératifs de conservation, connus de longue date, qui motivent la décision, et non un accident de parcours.

Une fragilité connue des experts depuis des années

Selon Lloyd de Beer, les conservateurs savaient depuis longtemps qu'il n'était « pas approprié » d'exposer la tapisserie suspendue. « Elle ne retournera pas à Bayeux pour y être accrochée. Si vous avez vu la tapisserie suspendue, c'est la dernière fois de votre vie que vous la verrez ainsi », a-t-il déclaré à son auditoire, ajoutant qu'elle ne serait désormais présentée « qu'à plat ou inclinée, selon les exigences de conservation de l'objet ».

Le dispositif vertical du musée de Bayeux datait de 1982, mais les conservateurs poussaient depuis une dizaine d'années pour une présentation à plat. Les restaurateurs français développent d'ailleurs leur propre structure pour exposer l'œuvre en pente à son retour en Normandie. Interrogé par le Telegraph, le conservateur a résumé la doctrine : « La meilleure chose que l'on puisse faire avec un textile, c'est de le poser à plat », tout en reconnaissant que cette présentation est « plus exigeante » pour le public.

Ces éléments invitent à poser la question que le récit officiel esquive : si la fragilité de l'œuvre était documentée depuis une décennie, pourquoi avoir accepté de la faire traverser la Manche ? La réponse tient en un mot : la diplomatie. Le prêt, annoncé sous la présidence d'Emmanuel Macron, est le fruit de près de dix ans de négociations, retardées par le Brexit, la pandémie de Covid et, précisément, les craintes liées à la fragilité de l'œuvre.

Le patrimoine comme instrument politique

Le prêt de la tapisserie a été pensé, côté français, comme un geste de soft power : rapprocher Paris et Londres après les années Brexit en offrant aux Britanniques un trésor normand qui raconte, ironie de l'histoire, la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. L'opération est indéniablement réussie sur le plan de l'affluence : le British Museum a enregistré 100 000 visiteurs en quelques semaines, un rythme sans précédent, et les billets s'arrachent. Le mois dernier, le roi Charles III a visité l'exposition aux côtés d'Emmanuel Macron et d'Andy Burnham.

Mais cette réussite diplomatique a un revers qu'il serait malhonnête de passer sous silence. Céder aux sirènes du grand geste politique, c'est aussi accepter de déplacer un textile millénaire dont chaque manipulation comporte un risque. Le fait que l'œuvre ne puisse plus jamais être suspendue n'est pas imputable au seul voyage londonien, les experts le disaient déjà avant. Il n'empêche : le déplacement a accéléré la bascule vers une présentation à plat, et c'est bien à Bayeux, au retour, que le public normand découvrira une œuvre désormais couchée, inclinée, mais plus jamais dressée.

Une exposition qui se termine, des questions qui restent

L'exposition londonienne se poursuivra jusqu'en juillet prochain. Pour gérer les files d'attente, le musée a lancé un audioguide de 25 minutes, assorti de consignes invitant les visiteurs à « continuer d'avancer » le long de la tapisserie, malgré des créneaux de visite de 40 minutes.

Reste une leçon plus large. Le patrimoine national n'est pas un accessoire de communication, même réussie. Quand un chef d'État décide de prêter un trésor fragile pour marquer un temps fort diplomatique, la balance entre le bénéfice politique immédiat et le risque patrimonial de long terme mérite d'être examinée en toute transparence. Les conservateurs français et britanniques ont fait leur travail avec sérieux, les précautions prises pour le transport en témoignent. Mais c'est bien une décision politique qui a mis l'œuvre sur la route. Les générations futures, qui ne verront jamais la tapisserie suspendue comme elle l'a été pendant des décennies à Bayeux, jugeront si le jeu en valait la chandelle.

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