Ceuta : un mégot de cigarette met le feu au camp de migrants installé sur la plage
Par Clarence Azolina
Dans la nuit de jeudi à vendredi, un incendie parti d'un mégot jeté au sol a détruit plusieurs tentes d'un campement de migrants à Ceuta, sans faire de blessé, sur fond de tensions croissantes dans l'enclave espagnole.

Un incendie a détruit partiellement, dans la nuit de jeudi à vendredi, l'un des campements montés par les autorités espagnoles pour héberger les migrants encore présents à Ceuta. Le feu serait parti d'un mégot de cigarette jeté au sol par l'un des occupants du camp. Les flammes ont emporté plusieurs tentes, sans faire de blessé : « Il n'y a eu aucun dommage corporel », car « la zone et les hangars voisins ont été rapidement évacués », a indiqué la police espagnole à l'AFP. Une porte-parole a précisé que « selon les premières constatations, l'incendie s'est déclaré de manière accidentelle, à cause d'une bougie, d'une cigarette ou d'un petit feu de camp ».
L'incident, en soi, relèverait presque du fait divers banal s'il ne survenait pas dans un territoire au bord de la rupture. Ceuta, c'est 18,5 kilomètres carrés et 80.000 habitants. Un caillou espagnol accroché à la côte marocaine, sur lequel ont déferlé, les 30 et 31 juillet derniers, plus de 70.000 migrants. La majorité est repartie vers le Maroc dans les heures qui ont suivi, mais plusieurs milliers sont restés, parqués dans des campements en attendant leur identification, afin de déterminer s'ils ont droit à l'asile ou s'ils doivent être expulsés.
Une enclave sous pression depuis l'été
Depuis, la situation s'est dégradée de semaine en semaine. Épisodes de violence, manifestations quasi quotidiennes de la population locale, qui réclame un retour à la normale. Fin août, lors de mobilisations le 27, un campement de migrants avait déjà été incendié, comme le rapportait la presse marocaine. Des habitants excédés avaient allumé des feux sur la plage et bloqué des véhicules de la Croix-Rouge, exigeant le renvoi des migrants au Maroc.
La nuit de jeudi à vendredi n'a pas seulement vu brûler des tentes. D'autres incendies se sont produits à Ceuta, notamment des véhicules entièrement détruits par les flammes. Une personne originaire de l'enclave a été arrêtée en lien avec l'un de ces véhicules incendiés. D'autres feux encore avaient été signalés lors des nuits précédentes, en différents points de la ville, à proximité des campements. Des sinistres que la police qualifie prudemment de « présumés accidentels ».
Voilà une formule qui mérite qu'on s'y arrête. Quand un mégot part mal dans un camp de fortune, c'est plausiblement un accident. Mais quand les feux se multiplient nuit après nuit dans une ville où la cohabitation forcée a tourné au conflit ouvert, le soupçon d'incendies volontaires n'est plus une hypothèse extravagante. L'arrestation d'un habitant pour un véhicule brûlé montre que la tension a atteint le point où certains passent à l'acte. Ce n'est pas une excuse, c'est un thermomètre.
La facture d'une frontière laissée à l'abandon
Car le fond de l'affaire dépasse le seul mégot. Ce qui brûle à Ceuta, c'est l'illustration concrète de ce que produit une frontière que plus personne ne contrôle vraiment. L'arrivée massive de juillet n'a pas été un phénomène météorologique : elle s'est faite sous les yeux des autorités des deux côtés de la barrière. Rabat, qui a vu repartir l'essentiel des entrants dans les heures suivantes, refuse désormais d'être désigné responsable et affirme qu'aucun « fait » n'implique le Maroc, se refusant à jouer « un bouc émissaire ». Madrid, de son côté, gère l'après avec des campements de tentes sur une plage et des files d'identification qui s'éternisent.
On connaît la mécanique : le Maroc dispose, avec Ceuta et Melilla, d'un levier de pression migratoire qu'il actionne ou relâche selon l'état de ses relations avec l'Espagne et l'Europe. Les 80.000 habitants de l'enclave paient comptant ce jeu diplomatique dont ils ne sont pas les joueurs. Le gouvernement espagnol, qui n'a jamais caché sa préférence pour une politique migratoire accommodante, se retrouve à administrer un camp de fortune sur un territoire plus petit qu'un arrondissement parisien, en répétant que tout est sous contrôle pendant que les voitures brûlent.
Des habitants qui ne croient plus aux promesses
L'exaspération des Ceutis n'a rien d'incompréhensible, même si elle ne saurait tout justifier. Quand des milliers d'inconnus s'installent sur votre plage, que l'identification traîne, que les incidents s'enchaînent et que ni Madrid ni Bruxelles n'offrent d'horizon de sortie de crise, la colère devient le seul langage audible. Les manifestations quasi quotidiennes le disent : ces habitants ne demandent pas l'impossible, ils demandent que la loi s'applique, c'est-à-dire que ceux qui n'ont pas droit à l'asile soient effectivement renvoyés, comme le prévoit la procédure en cours.
Reste une question que les autorités espagnoles feraient bien de ne pas éluder trop longtemps : combien de temps un territoire de 18,5 km² peut-il absorber une telle pression sans que l'accident de trop, mégot ou non, ne tourne au drame ? Cette nuit-là, l'évacuation rapide a évité des blessés. La prochaine fois n'est pas une hypothèse d'école. Tant que l'Europe traitera ses frontières sud comme un problème local espagnol, Ceuta continuera de brûler, au propre comme au figuré.
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