Radio France paralysée par la grève : les syndicats refusent l'arrivée de Charles Sapin, de Valeurs actuelles, sur France Inter
Par Dimitri Scudo
Ce lundi matin, les matinales de France Inter, Franceinfo et France Culture diffusent de la musique au lieu de leurs programmes habituels : l'intersyndicale de Radio France proteste contre le recrutement de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles.

Musique en boucle au lieu de l'information. Ce lundi matin, les auditeurs de France Inter, première radio de France en audience, de Franceinfo et de France Culture n'ont pas eu droit à leurs matinales habituelles : une grève intersyndicale perturbe l'ensemble du groupe public pour protester contre le recrutement de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, chargé d'un édito politique hebdomadaire sur France Inter.
Un message diffusé à l'antenne prévient les auditeurs : « En raison d'un appel à la grève déposé par l'ensemble des organisations syndicales représentatives de Radio France demandant le retrait de l'antenne de France Inter d'un édito politique assuré par le directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, nous ne sommes pas en mesure de diffuser l'intégralité de nos programmes habituels. » La grève, lancée par la CFDT, la CGT, FO, le SNJ, SUD et l'Unsa, concerne tout le groupe public, signe que le conflit dépasse la seule grille de France Inter.
Un édito déjà censuré dimanche
L'affaire couve depuis l'été. Charles Sapin est devenu directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, et sa venue à France Inter, justifiée par la direction au nom du pluralisme à l'approche de la présidentielle, a aussitôt provoqué une levée de boucliers interne. Dès dimanche, l'antenne avait été perturbée et l'éditorial hebdomadaire du journaliste n'avait tout simplement pas été diffusé. Autrement dit, avant même que les auditeurs aient pu entendre sa première chronique, celle-ci a été empêchée.
Dans une motion adoptée le 2 septembre, les personnels ont exprimé leur « refus catégorique », jugeant que Valeurs actuelles n'est « pas compatible » avec le service public. Une tribune signée par 300 personnalités s'est ajoutée au mouvement pour protester contre cette arrivée. Le magazine, qui se revendique conservateur, a en effet été plusieurs fois condamné en justice, notamment pour avoir dépeint en esclave l'élue LFI Danièle Obono en 2020 , un fait grave, qui nourrit la polémique et que nul ne saurait éluder.
Le pluralisme à géométrie variable du service public
Reste que la logique du conflit mérite d'être examinée de près. La direction de Radio France avance un argument qui, dans une démocratie, tient plutôt bien : à l'approche d'une élection présidentielle, le service public financé par l'argent de tous doit accueillir des voix différentes, y compris conservatrices. L'intersyndicale répond par une exigence inverse : le retrait de l'antenne d'un journaliste dont elle conteste la légitimité, sans que celui-ci ait encore tenu son édito.
Ce fonctionnement pose une question de fond. Depuis des décennies, France Inter a accueilli des chroniqueurs ouvertement situés à gauche sans que jamais le personnel ne déclenche une grève générale pour en exiger le départ. Le pluralisme invoqué comme valeur cardinale du service public semble donc s'appliquer dans un sens et s'interrompre dans l'autre. Difficile, pour les auditeurs qui paient la redevance quelles que soient leurs opinions, de ne pas y voir une conception restrictive du débat.
Qui paie l'addition ? Les auditeurs
Le moyen d'action choisi interroge autant que son objet. Plutôt que de contester le contenu de la chronique une fois diffusée , terrain sur lequel la critique, la réponse et même le procès en opinion sont légitimes , les organisations syndicales ont choisi de couper l'information. Ce sont des millions d'auditeurs qui se retrouvent devant de la musique en boucle, pénalisés pour un différend éditorial qui ne les concerne pas directement. En période d'actualité internationale et budgétaire chargée, la première mission d'une radio publique reste pourtant d'informer.
La séquence illustre aussi un paradoxe stratégique : en rendant Sapin inaudible avant même sa première prise de parole, ses opposants ont fait d'un chroniqueur hebdomadaire un symbole national, et d'une affaire de programmation un débat sur la liberté d'expression dans l'audiovisuel public. On peut penser que Valeurs actuelles a franchi des lignes condamnables , la justice l'a d'ailleurs établi , et estimer, dans le même temps, qu'un service public pluraliste ne se construit pas par l'exclusion préventive d'une sensibilité qui, sondage après sondage, rassemble une part considérable de l'électorat.
La direction de Radio France n'a pour l'heure pas cédé sur le principe du recrutement. La suite du conflit dira si le pluralisme affiché était une conviction ou un argument de circonstance.
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