Lauzie, rappeuse antifasciste, met en scène le meurtre d'un « gwer » coupable d'avoir aimé une vidéo de Vincent Lapierre
Par Rudy Levasseur
Dans un clip dévoilé sur les réseaux sociaux, la rappeuse antifasciste Lauzie se met en scène en train d'abattre un homme dont le tort est d'avoir liké une vidéo du journaliste Vincent Lapierre sur son téléphone.

Un like de trop, et c'est la balle dans la tête. C'est, en résumé, l'intrigue du dernier clip de Lauzie, rappeuse se revendiquant de la mouvance antifasciste : on y voit un homme, un « gwer » , « blanc » en breton , se faire tirer dessus pour avoir aimé sur son téléphone une vidéo de Vincent Lapierre, journaliste et vidéaste connu pour ses reportages engagés à droite. La scène, repérée et diffusée sur X, a suscité une salve de réactions et une question qui dépasse le cadre de la chanson : où s'arrête la liberté artistique, où commence la banalisation de la violence politique ?
Un clip, une exécution, un message
C'est le compte Psyhodelik, sur X, qui a mis en lumière la séquence : « Liker un reel de Vincent Lapierre, puis se faire tirer dessus : voilà la scène décrite dans le clip de Lauzie. » Le constat est factuel : le mobile du meurtre fictionnel n'est ni un vol, ni une dispute, mais une opinion, et plus précisément un geste d'approbation numérique envers un contenu jugé infréquentable.
L'auteur du post ne s'en tient pas à la description. Il formule la question qui fâche : « On peut invoquer la fiction, la provocation ou le second degré. Mais présenter la violence contre un adversaire politique comme une chute amusante mérite au minimum quelques questions. » Et d'enfoncer le clou : « La même scène, avec les camps politiques inversés, serait-elle accueillie avec autant d'indulgence ? »
L'argument mérite d'être pris au sérieux, car il repose sur un test simple. Imaginons un rappeur identifié à la droite nationale mettant en scène l'exécution d'un militant de gauche pour avoir partagé une vidéo de média hostile : il y a fort à parier que la vidéo serait signalée en masse, démonétisée, retirée des plateformes, et que son auteur se retrouverait convoqué pour provocation à la violence. L'asymétrie de traitement, plus que le clip lui-même, est le cœur du problème.
L'excuse de l'art a ses limites
La défense est écrite d'avance : c'est de la fiction, du rap, de l'outrance de concert. Le genre musical, il est vrai, vit depuis quarante ans de la mise en scène hyperbolique de la violence. Mais il existe une différence de nature entre décrire un univers brutal et désigner une cible politique réelle, nommée , Vincent Lapierre est une personne physique, pas une abstraction , en montrant son sympathisant abattu.
La jurisprudence et le débat public français tracent depuis longtemps cette frontière : la liberté de création ne couvre pas l'appel ou l'apologie de la violence envers des personnes identifiables en raison de leurs opinions. Un like sur un réseau social n'est pas une agression ; en faire le motif d'une exécution, même fictive et « amusante », revient à dessiner une ligne rouge imaginaire et à menacer ceux qui la franchiraient. Difficile d'y voir autre chose qu'une entreprise d'intimidation habillée en divertissement.
Un contexte de tensions bien réelles
Le clip ne tombe pas du ciel. Il s'inscrit dans une séquence où les affrontements entre mouvance antifasciste et extrême droite s'intensifient un peu partout en France. À Rennes, ville où le terme « gwer » résonne particulièrement, environ 200 contre-manifestants antifas se sont récemment opposés à un rassemblement d'hommage à Quentin Deranque, jeune militant tué à Lyon, organisé par des figures d'extrême droite. À Albi, douze militants d'extrême droite ont été jugés puis condamnés pour une « vendetta » contre un militant antifa, rappelant que la violence, elle, n'a pas de camp exclusif. À Brest, un rassemblement antifasciste a suivi une agression attribuée à l'ultra-droite, tandis qu'à Castres, le collectif local se retrouvait accusé par le maire RN d'avoir insulté la police municipale.
C'est précisément ce contexte qui rend l'excuse du second degré fragile. Quand des jeunes meurent dans de véritables affrontements politiques, quand des procès pour expéditions punitives se multiplient, mettre en scène le meurtre d'un sympathisant adverse pour un clic sur un écran n'est plus une pirouette : c'est une contribution à un climat. Les mots et les images préparent souvent le terrain où les poings finissent par aller.
La tolérance à conditions
Le mouvement antifasciste français aime à se présenter comme le rempart de la tolérance et du vivre-ensemble face à l'extrême droite. La formulation de Psyhodelik résume la contradiction : « La tolérance, mais avec des conditions d'utilisation assez particulières. » Une tolérance qui s'arrête exactement là où commence le désaccord, et qui autorise, sous couvert d'art, de rêver tout haut de supprimer celui qui pense mal.
Reste à voir comment les plateformes, les maisons de disque et, le cas échéant, la justice traiteront cette production. Car c'est là que le test de cohérence se jouera : si l'on sanctionne sévèrement les débordements d'un bord, et que l'on classe sans suite ceux de l'autre sous prétexte qu'ils visent le « bon » ennemi, alors la règle commune n'existe plus. Et une société qui n'applique plus les mêmes règles aux mêmes gestes selon le camp d'où ils viennent ne doit pas s'étonner de voir la violence politique cesser d'être une image de clip pour devenir un fait divers.
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