Aurélien Taché publie chez Fayard : Mathilde Panot prend ses distances avec le député LFI
Par Rudy Levasseur
Le député LFI du Val-d'Oise Aurélien Taché fait paraître le 14 octobre un essai chez Fayard, maison détenue par Vincent Bolloré, dans la collection dirigée par Sonia Mabrouk. Mathilde Panot a désapprouvé ce choix mardi 15 septembre sur franceinfo.

La France insoumise fait de la lutte contre l'empire médiatique de Vincent Bolloré un marqueur identitaire. Voilà pourtant l'un de ses députés, Aurélien Taché, élu du Val-d'Oise, qui choisit de publier son prochain livre chez Fayard, maison d'édition rachetée par le milliardaire breton. Un choix que Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale, a publiquement désavoué mardi 15 septembre sur franceinfo.
Un livre, une collection, des voisins encombrants
L'ouvrage, intitulé Le Français, une langue africaine, doit paraître le 14 octobre. D'une centaine de pages, il traite de l'histoire de la langue française, de ses usages et de sa diffusion hors des frontières. Selon la quatrième de couverture, l'auteur y défend un français « pluriel, créolisé et mondial », capable de résister à l'hégémonie de l'anglais. Sur le fond, rien qui contredise la doctrine insoumise : la référence à la créolisation d'Édouard Glissant, reprise par Jean-Luc Mélenchon, est même tout à fait orthodoxe.
C'est la forme qui coince. Le livre sort dans la collection « Pensée libre », dirigée par Sonia Mabrouk, ancienne figure de CNews. Aurélien Taché figurera donc au catalogue aux côtés d'Éric Zemmour, Gilles-William Goldnadel et Éric Naulleau, trois adversaires déclarés de la France insoumise. Difficile de faire plus contradictoire avec la ligne d'un mouvement qui appelle régulièrement à résister à la mainmise de Bolloré sur la vie culturelle et médiatique.
Panot désavoue, Coquerel désapprouve
La réponse de Mathilde Panot ne s'est pas fait attendre. « C'est son choix et ce n'est pas le nôtre », a-t-elle tranché, précisant que le député avait informé le groupe de sa démarche. Elle est allée plus loin : « je pense qu'à l'avenir aucun député insoumis ne devrait publier dans des maisons d'éditions détenues par Bolloré ». Un recadrage en règle, assorti d'un soutien redit aux maisons d'édition indépendantes et aux artistes mobilisés contre l'influence du milliardaire.
Au sein du groupe, la gêne est palpable. Éric Coquerel s'est dit ouvertement « pas du tout d'accord sur le fait de choisir cette maison d'édition ». D'autres insoumis, contactés par Mediapart, préviennent : « Il est évident que ni le groupe ni le mouvement ne pourront se faire le relais du livre en question ». Autrement dit, Aurélien Taché partira en promotion seul, sans l'appareil militant qui fait habituellement la force de frappe communicationnelle de LFI.
Le cheval de Troie et les 8 000 euros
L'intéressé plaide la stratégie d'infiltration. Contacté par StreetPress en juillet, il a expliqué ne pas être « fan de Fayard » mais avoir « fait confiance à Sonia Mabrouk », à l'origine de la proposition. Il assume une logique de conquête : « On a besoin de visibilité. Si on peut utiliser les moyens des médias Bolloré pour diffuser nos idées sur la décolonisation de la langue française, on prend ». Auprès de Mediapart, il invoque le pluralisme et la bataille culturelle : « J'ai rarement considéré que la politique de la chaise vide était la meilleure. »
L'argument n'est pas dépourvu de cohérence : refuser toute tribune adverse, c'est aussi renoncer à convaincre au-delà de son camp. Mais il bute sur un élément matériel révélé par Mediapart. Le cachet du député chez Fayard serait quatre fois supérieur à celui qu'il percevait au Seuil, passant de 2 000 à 8 000 euros. Le cheval de Troie a donc aussi un prix, et il est substantiel. De quoi nourrir le soupçon d'une opération où la conviction et l'intérêt personnel se rejoignent commodément, d'autant que l'élu est connu pour ses changements fréquents d'étiquette politique avant d'aboutir à LFI.
Ce que dit l'affaire de la discipline insoumise
L'épisode éclaire une tension récurrente au sein de la France insoumise : le mouvement exige de ses troupes une orthodoxie comportementale qui va bien au-delà du vote à l'Assemblée, y compris dans les choix éditoriaux privés. Mathilde Panot a fixé une règle nouvelle à l'avenir, sans sanctionner rétroactivement le député. Une manière habile de contenir l'incident sans l'aggraver, mais qui laisse une question ouverte : que pèse un principe affiché avec force quand l'un des siens l'enfreint sans conséquence autre qu'un désaveu oral ?
Reste un paradoxe que ni le député ni sa présidente de groupe ne peuvent éluder. En publiant chez Fayard, Aurélien Taché démontre à sa manière que la maison de Vincent Bolloré accueille des voix qui combattent ses idées, ce qui fragilise le récit insoumis d'une uniformisation totalitaire de l'édition sous influence bolloréenne. La liberté de création que Mathilde Panot dit vouloir défendre contre le milliardaire s'exerce, en l'occurrence, dans sa propre maison. C'est sans doute la leçon la plus involontaire de cette rentrée littéraire.
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