Cédric O, ex-conseiller de Macron, a investi 176 euros dans Mistral AI juste avant l'essor soutenu par l'État : une participation qui pèse désormais des millions
Par Clarence Azolina
L'ancien secrétaire d'État au Numérique Cédric O a souscrit 17 610 actions de Mistral AI pour 176 euros au lancement de la start-up, une participation aujourd'hui valorisée 23 millions d'euros, alors qu'il siège au comité sur l'IA générative créé par Matignon.

C'est l'un des premiers paris de l'ère macroniste, et il rapporte gros. Cédric O, ancien secrétaire d'État chargé du Numérique et ex-conseiller du président de la République, figure parmi les sept premiers souscripteurs de Mistral AI, la pépite française de l'intelligence artificielle fondée en avril 2023. Via sa société de conseil Nopeunteo, il a acquis 17 610 actions au prix symbolique de 0,01 euro pièce, soit 176 euros au total. Une mise réalisée aux tout premiers jours de l'aventure, avant que l'État n'en fasse l'un des fers de lance de sa stratégie numérique. Aujourd'hui, la valorisation de Mistral AI a explosé, et l'ensemble des actifs de l'ancien ministre dépasserait les 193 millions d'euros. De quoi nourrir un débat qui dépasse la seule réussite personnelle.
176 euros devenus 23 millions
La mécanique est simple, et vertigineuse. Mistral AI a bouclé une levée de fonds de 450 millions d'euros, propulsant sa valorisation à 2 milliards d'euros et lui ouvrant les portes du club très fermé des licornes françaises. Mécaniquement, les 17 610 actions de Cédric O valent désormais environ 23 millions d'euros. Un multiple de l'ordre de 130 000 fois la mise initiale, en quelques mois à peine.
Rien d'illégal a priori : investir tôt dans une start-up est le principe même du capital-risque. Mais la séquence interroge. Cédric O n'est pas un investisseur lambda. Il a occupé, au plus haut niveau de l'État, le portefeuille précis qui couvre le secteur dans lequel il place ses fonds. Il connaît les acteurs, les orientations publiques, les soutiens envisagés. Qu'un ancien ministre du Numérique mise un montant symbolique sur une entreprise appelée à devenir le champion national de l'IA, la veille pour ainsi dire de son adoubement par les pouvoirs publics, pose une question de fond : où s'arrête l'expertise et où commence l'information privilégiée de fait ? La question n'est pas de savoir si la loi a été violée, mais si le cadre actuel est à la hauteur de ce qu'il autorise.
Un siège au comité stratégique de Matignon
Car l'affaire ne s'arrête pas à la plus-value. Cédric O est également membre du comité sur l'IA générative installé en septembre par la Première ministre Élisabeth Borne. Ce comité, qui réunit plusieurs responsables de groupes privés, doit présenter sous six mois « des propositions concrètes » pour adapter la stratégie nationale de la France en matière d'intelligence artificielle.
Autrement dit : un détenteur d'actions Mistral AI participe à la définition de la politique publique qui conditionnera l'avenir de... Mistral AI et de ses concurrents. Même en admettant la probité de l'intéressé, la configuration est gênante. Un actionnaire direct d'une entreprise du secteur qui conseille l'État sur la régulation de ce même secteur : difficile d'y voir autre chose qu'une situation de conflit d'intérêts potentiel, au sens le plus classique du terme. La macronie a fait du recours aux experts issus du privé une marque de fabrique ; ce dossier en illustre les limites, et le coût politique, à un moment où la suspicion envers les allers-retours entre public et privé est l'un des ressorts majeurs de la défiance des Français envers leurs élites.
La défense du gouvernement
Interpellé, le ministre délégué chargé du Numérique Jean-Noël Barrot a renvoyé vers l'autorité de contrôle : « C'est la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) qui veille à l'absence de conflits d'intérêts des anciens membres du gouvernement. Tous ici nous sommes soumis à ses obligations déclaratives. » Et d'insister : « Je ne voudrais pas qu'il puisse être pensé que la position de la France sur l'IA a été dictée par des intérêts privés, en aucune manière et d'aucune sorte. » Selon lui, « ni ceux des Gafam ni ceux des autres » n'ont orienté la position française, l'exécutif ayant pris « comme seul guide, l'intérêt général ».
Contacté par l'AFP, Cédric O s'est contenté d'affirmer qu'il « respecte toutes les obligations demandées par la HATVP ». Réponse minimale, juridiquement suffisante peut-être, politiquement fragile certainement. Car l'argument de la conformité déclarative a ses limites : déclarer un intérêt ne le neutralise pas, il le rend simplement visible. Le respect des obligations de la HATVP est un plancher, pas un blanc-seing. Quand l'exécutif tient tant à faire de la France une nation de l'IA, la moindre des exigences serait que ceux qui dessinent la stratégie n'aient pas de compte à rebours personnel sur la réussite des bénéficiaires.
Le vrai sujet : les règles, pas l'homme
Cédric O a fait ce que tout investisseur avisé aurait fait à sa place : miser tôt sur le bon cheval. Le problème n'est pas l'homme, c'est le système qui permet à d'anciens responsables publics de convertir, en quelques mois, leur connaissance intime d'un secteur stratégique en une fortune personnelle, tout en continuant de siéger aux tables où se décide l'avenir de ce même secteur. À droite, on ne se plaindra pas de la réussite ni de l'enrichissement. Mais l'État stratège que la droite appelle de ses vœux suppose des règles de déontologie à la hauteur de ses ambitions : délais de carence réels, incompatibilités claires entre intérêts financiers et missions de conseil public. À défaut, chaque opération en or de ce type viendra nourrir le procès en caste déconnectée dont profite l'extrême droite, et affaiblir un peu plus la confiance indispensable à toute politique industrielle ambitieuse.
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