Bayonne : la boutique de bérets Laulhère vandalisée pour avoir vendu des couvre-chefs au Canon français
Par Roman Thill
Le magasin Laulhère, rue d'Espagne à Bayonne, a été recouvert d'affiches l'accusant d'être « complice du fascisme » après une vente de bérets au Canon français, dont le banquet de Biarritz est prévu le 28 novembre.

C'est en ouvrant sa boutique, ce lundi 12 octobre au matin, que Stéphanie de Lassus a découvert la façade du magasin Laulhère, au 21 rue d'Espagne à Bayonne, placardée d'affiches : « Bérets Laulhère fournisseurs du Canon français. Complices du fascisme. » Le tort de l'enseigne : avoir vendu des couvre-chefs de son catalogue au Canon français, organisation dont le banquet de Biarritz, prévu le 28 novembre à la halle d'Iraty, cristallise les tensions locales depuis des semaines.
La scène a de quoi interroger sur les méthodes désormais admises dans le débat public. On ne discute plus avec un commerçant, on le désigne. Et la cible choisie est révélatrice : pas une organisation politique, mais une entreprise artisanale qui vend des bérets, comme elle le fait avec n'importe quel client.
Des commerçants pris pour cible
La responsable de la boutique, « complètement sous le choc » selon Sud Ouest qui a révélé l'information, confie même ne pas connaître le Canon français : « Vous pouvez m'expliquer ce que c'est ? », demande-t-elle, téléphone à la main pour tenter de porter plainte. Devant son magasin, elle se dit « hyper impressionnée » et parle d'une « très grande agression » : « On n'est que des petits commerçants. On n'a rien à voir avec tout ça. »
La direction de l'entreprise s'emploie à couper court à toute accusation de complicité idéologique. « Nous n'avons pas de partenariat avec le Canon français. Ils ont acheté des bérets standards, qu'ils personnalisent ensuite. C'est un client parmi des milliers d'autres. Nous leur vendons des bérets de notre catalogue, comme à tout le monde », explique Charlène Dauga, directrice marketing de l'entreprise, qui se dit « profondément choquée » par « ce vandalisme » et témoigne : « Nos équipes ont peur. »
C'est là le cœur du problème. À quel moment le commerce est-il devenu subordonné à un examen de moralité de la clientèle ? Un vendeur de bérets devrait-il désormais interroger chaque acheteur sur ses opinions avant d'encaisser ? La logique des colleurs, si on la prend au sérieux, conduit à une économie sous surveillance politique, où chaque transaction devient un acte d'allégeance présumé. Difficile d'y voir autre chose qu'une forme d'intimidation, qui vise moins l'organisation ciblée que l'exemple donné aux autres : regardez ce qui arrive à ceux qui vendent.
Le béret, symbole que l'on voudrait confisquer
Charlène Dauga insiste sur l'identité de la maison : « Quand on fait des collaborations, on fait très attention. Nous condamnons fermement le racisme et la haine, d'où qu'ils viennent. Le béret n'appartient à aucun camp, on est à l'opposé des valeurs auxquelles on nous associe. » Une formule qui touche juste. Le béret est un patrimoine, un symbole basque et français avant d'être un vêtement. Vouloir en contrôler la diffusion, c'est prétendre décider qui a le droit de porter la culture d'un territoire.
La manœuvre est d'autant plus contestable qu'elle repose sur une culpabilité par association en chaîne : le Canon français serait infréquentable, donc quiconque lui vend quoi que ce soit serait « complice ». La responsable de la boutique conforte d'ailleurs la ligne de la direction : « C'est complètement contraire aux valeurs de l'entreprise, qui accueille tout le monde. »
Un contexte local déjà électrique
L'affaire s'inscrit dans une mobilisation plus large contre la venue du Canon français au Pays basque. Une centaine de personnalités locales ont signé un appel à créer « un rempart humain » contre l'événement du 28 novembre. Les opposants à l'organisation s'appuient sur la présence au capital du milliardaire Pierre-Édouard Stérin et sur des propos racistes et homophobes qu'auraient tenus des participants en marge de certains banquets. À Bergerac, près de 650 personnes ont participé le 10 octobre à une « Grande Tablée vigneronne » organisée par des viticulteurs en réaction à un banquet du Canon français, sous le signe de « la convivialité, le partage et l'ouverture ».
Contester un événement, signer des pétitions, organiser des contre-réunions festives : tout cela relève du débat démocratique normal, et la Grande Tablée de Bergerac montre qu'on peut s'opposer sans agresser personne. Le collage sauvage contre un commerce franchit une autre ligne. Celle où l'antifascisme autoproclamé en vient à adopter les réflexes qu'il prétend combattre : la dénonciation publique, la désignation d'un bouc émissaire, la peur instillée chez des salariés qui n'ont rien demandé. Que ce soit des employés de boutique qui paient le prix d'une querelle politique qui les dépasse en dit long sur le courage réel de ceux qui collent leurs affiches de nuit.
Au moment de la publication de l'article de Sud Ouest, le Canon français n'avait pas répondu aux sollicitations du journal. Reste une question simple, que les défenseurs de la liberté de commerce devraient poser sans relâche : dans une société libre, vendre un béret n'a jamais été un délit, ni une déclaration politique. Le faire passer pour tel est une manière de faire régner, au nom de la tolérance, un contrôle que la loi n'a jamais prévu.
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