Carcassonne : un sexagénaire héberge un SDF par charité, sa maison est entièrement vidée cinq semaines plus tard
Par Clarence Azolina
À Carcassonne, Philippe Dominé, 60 ans, a hébergé cinq semaines durant un SDF de 42 ans rencontré au secteur des 4-Chemins. Mercredi 2 septembre, il s'est réveillé dans une maison entièrement vidée. Le suspect est activement recherché.

C'est une histoire qui commence par un verre d'eau et se termine au commissariat. Début août, Philippe Dominé, 60 ans, croise près de son domicile du quartier Pasteur, à Carcassonne, un sans-domicile fixe de 42 ans prénommé Rachid, qui faisait la manche au niveau des 4-Chemins. L'homme lui demande simplement de l'eau. Le sexagénaire, qui se déplace avec une canne, lui propose de venir boire chez lui. La discussion s'engage, et Rachid explique dépendre de la structure d'accueil de la Patte d'Oie depuis que son épouse l'a mis dehors. Philippe, qui dit avoir lui-même connu la rue à Paris, lui offre une douche, puis un lit. « J'avais une chambre de libre », raconte-t-il à L'Indépendant.
Une confiance organisée, presque encadrée
Ce qui frappe dans ce récit, au-delà du dénouement, c'est à quel point cette mise en confiance n'a pas reposé sur la seule intuition d'un particulier généreux. Dès le lendemain, Philippe se rend à la Patte d'Oie avec Rachid, où une accompagnatrice lui signifie qu'il peut faire confiance à l'intéressé. Avec l'éducatrice de celui-ci, ils le font inscrire au Secours populaire. Pendant cinq semaines, tout semble rouler : Rachid participe aux frais, donnant même une fois 200 euros pour acheter de la viande. « J'avais entièrement confiance en lui, jusqu'à lui laisser les clés de la maison », confie Philippe. Un rendez-vous était même prévu le jeudi 3 septembre, avec une infirmière et l'éducatrice, pour que Rachid obtienne un logement et un travail via une connaissance commune.
On peut légitimement s'interroger sur le rôle des structures d'accueil dans cette affaire. Lorsqu'une professionnelle du social rassure un particulier sur la fiabilité d'une personne qu'elle accompagne, elle engage moralement la crédibilité de son institution. Ce n'est évidemment pas une garantie juridique, et nul ne peut prédire un comportement individuel. Mais cet épisode illustre les limites d'un système qui encourage l'élan solidaire privé tout en transférant le risque sur des citoyens souvent eux-mêmes fragiles. Car Philippe Dominé n'est pas un bienfaiteur nanti : en arrêt de travail depuis quatre ans, il est en invalidité depuis l'an dernier et perçoit l'allocation adulte handicapé depuis avril.
Le réveil brutal du 2 septembre
La veille du drame, Philippe s'était couché le premier en raison des médicaments qu'il prend, demandant à Rachid de fermer les fenêtres avant de dormir. Au matin du mercredi 2 septembre, la chambre de son hôte est vide, le lit fait. Et en progressant dans les pièces, l'ampleur du vol apparaît : téléphone portable, ordinateur, iPad, parfums, vêtements de marque, carte de sécurité sociale, bouteilles d'alcool et même les bières cachées dans le garage. Jusqu'à la bague de sa belle-mère, estimée entre 5 000 et 8 000 euros, et le chariot de courses, réquisitionné pour emporter le butin.
Dévasté, Philippe Dominé a fait bloquer sa carte vitale et déposé plainte au commissariat de Carcassonne, communiquant le signalement, le nom et l'âge du suspect. Le Carcassonnais de 42 ans a depuis disparu de la circulation. L'enquête devra déterminer où est passé le prévenu et si le butin peut être récupéré, ce qui, l'expérience aidant, relève souvent de l'illusion pour les produits de consommation et les effets personnels.
La générosité à l'épreuve
La diffusion de ce fait divers par L'Indépendant a suscité de nombreuses réactions de lecteurs, dont plusieurs traduisent un retrait pur et simple de la solidarité de proximité : « Moi j'aide plus personne vu les faits divers », écrit ainsi l'un d'eux, quand un autre résume crûment : « Tu tends la main, ils te prennent le bras. » Ces commentaires, pour abrupts qu'ils soient, disent quelque chose de réel : chaque affaire de ce type travaille en profondeur contre ceux-là mêmes que les associations prétendent servir. Le SDF honnête, celui qui cherche effectivement à s'en sortir, paiera demain la prudence nouvelle des Philippe Dominé de France.
C'est là le paradoxe que les pouvoirs publics et les acteurs du secteur associatif feraient bien de regarder en face. On demande régulièrement aux Français de se substituer aux carences de l'accueil institutionnel, on célèbre les gestes individuels, mais on mesure rarement ce que coûte, en capital de confiance, chaque trahison médiatisée. La charité privée ne peut pas être le supplétif d'un système d'insertion défaillant, surtout lorsqu'elle s'exerce sans filet, sans recours et sans responsabilité identifiable en cas de dérapage. Philippe Dominé, lui, en tirera sa propre conclusion. Il est difficile de la lui reprocher.
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