Créteil : l'ex-directeur de Coallia, association d'aide aux migrants, condamné à sept ans de prison pour le détournement de 12 millions d'euros publics
Par Rudy Levasseur
Le tribunal judiciaire de Créteil a condamné Gaye C., ex-directeur territorial de l'association Coallia, à sept ans de prison ferme pour avoir détourné 12 millions d'euros de subventions publiques via un système de sociétés écrans et de rétrocommissions.
Le tribunal judiciaire de Créteil a rendu, vendredi 11 septembre, une décision qui dépasse le seul cas judiciaire. Gaye C., 52 ans, ex-directeur territorial de l'association Coallia, spécialisée dans l'hébergement des demandeurs d'asile et des réfugiés, a été condamné à sept ans de prison ferme pour « détournement de fonds publics », « escroquerie en bande organisée », « blanchiment », « prise illégale d'intérêts » et « corruption passive ». Le parquet avait requis la peine maximale de dix ans. Le préjudice : 12 millions d'euros d'argent public.
Au-delà du prévenu, toujours détenu depuis octobre 2024 et qui nie les faits, c'est tout un modèle de financement associatif qui se trouve mis en cause. Coallia n'est pas une petite structure de quartier : subventionnée à hauteur de 148 millions d'euros par l'État en 2022, elle occupe la première place des associations financées au titre de la mission budgétaire « immigration, asile et intégration ». Quand le premier bénéficiaire de fonds publics du secteur se révèle incapable de détecter une fraude de cette ampleur pendant plus de quatre ans, la question des contrôles se pose avec une acuité particulière.
Un système de surfacturation rodé, des gérants de paille analphabètes
C'est Tracfin, le service de renseignement financier de Bercy, qui a donné l'alerte au printemps 2023 après avoir repéré des opérations « atypiques » sur les comptes de l'unité départementale de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), dirigée par Gaye C. depuis 2012. Les enquêteurs de la police judiciaire du 94 ont alors mis au jour une myriade de sociétés sans activité économique réelle, qui ont perçu plusieurs millions d'euros de l'association entre janvier 2020 et juillet 2024. L'argent était ensuite reversé vers d'autres entreprises, dont certaines dirigées par le principal mis en cause, ou servait à régler des factures de sociétés implantées en Afrique.
Le détail de l'enquête donne la mesure du délitement des contrôles internes. Certains gérants de paille étaient en réalité des résidents des foyers gérés par Gaye C., et plusieurs d'entre eux ne savaient ni lire ni écrire le français. L'audit interne a établi que « les prestations facturées étaient largement supérieures aux besoins réels ». Des salariés ont par ailleurs décrit un climat de pression : un prestataire a raconté s'être vu réclamer 3 000 euros en espèces par mois de rétrocommissions, avant de perdre son contrat lorsqu'il a cessé de payer.
Voilà qui éclaire d'un jour cru la mécanique des marchés publics délégués aux associations : à force d'externaliser l'hébergement d'urgence à des structures privées de loi 1901, l'État crée des zones grises où ni l'administration ni la gouvernance associative n'exercent de regard effectif. Le juge d'instruction l'a dit sans détour, soulignant « nombreuses défaillances au sein de l'association Coallia qui avaient rendu possible une fraude d'une telle ampleur ».
Villa de 700 m2 à Nouakchott et maraboutage des salariés
Une grande partie des fonds détournés a été blanchie dans des opérations immobilières au Maroc, au Sénégal et en Mauritanie. Le frère cadet du prévenu, condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis, a indiqué que son aîné avait financé « la construction d'une villa de 700 m2 » dans un quartier résidentiel de Nouakchott. Le même frère était chargé de faire appel à des marabouts pour « jeter des sorts » sur des responsables et employés de Coallia. Gaye C. est également soupçonné d'avoir acheté des bus d'occasion en Espagne pour les acheminer en Afrique. La justice l'a d'ailleurs assorti sa peine d'une interdiction de quitter le territoire pendant cinq ans, afin de l'empêcher de profiter de ses biens à l'étranger, ainsi que d'une amende de 500 000 euros.
L'excuse de l'urgence, un réflexe à interroger
La défense de l'association repose sur un argument désormais classique : la crise sanitaire, puis les conflits afghan et ukrainien, l'auraient contrainte à ouvrir des centres « dans l'extrême urgence » et à recourir à de nombreux prestataires « sans avoir pu réaliser de contrôles ». Arnaud Richard, directeur général de Coallia et ancien député UMP puis UDI des Yvelines, a expliqué aux enquêteurs que Gaye C. « avait pu passer sous les radars parce qu'il n'avait jamais dépassé les budgets qui lui étaient alloués » et qu'il avait exploité une faille du logiciel de paiement, qui ne bloquait pas les factures au-delà des seuils fixés.
L'argument n'est pas négligeable, mais il a ses limites. L'urgence invoquée couvre au mieux une partie de la période : la fraude court de janvier 2020 à juillet 2024. Surtout, un rapport de la Cour des comptes d'octobre 2023, portant sur les exercices 2016 à 2021, avait déjà pointé des « manquements commis par l'association sur le contrôle de gestion, la comptabilité d'engagement et le pilotage d'activité ». Autrement dit, l'État a continué d'abonder une structure dont les défaillances de pilotage étaient documentées. Difficile d'y voir autre chose qu'une défaillance partagée : celle du fraudeur, celle de l'association, mise en examen en décembre 2025 pour « détournement de fonds par négligence » et condamnée à 50 000 euros d'amende, et celle des pouvoirs publics, prompts à déverser des centaines de millions dans le secteur de l'asile sans exiger en retour une traçabilité rigoureuse.
Les coaccusés n'ont pas été épargnés : l'épouse du prévenu a écopé de trois ans de prison dont deux avec sursis, une ancienne assistante de direction de deux ans dont un avec sursis probatoire, et deux chefs d'entreprise de quatre ans dont trois avec sursis. Me Souleye Fall, avocat de Gaye C., a dénoncé « une condamnation très sévère » pour un homme sans casier judiciaire.
Reste une leçon que ce procès aurait dû rendre incontournable : le caractère associatif et la vocation humanitaire d'une structure ne sauraient tenir lieu de certificat de vertu budgétaire. À l'heure où la Cour des comptes rappelle régulièrement l'explosion des dépenses liées à l'asile, l'exigence de contrôle des subventions n'est pas un détail administratif. C'est la condition minimale de la confiance entre le contribuable et ceux qui dépensent en son nom.
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