Non-lieu requis pour Alexis Kohler, ancien secrétaire général de l'Elysée, dans l'enquête pour prise illégale d'intérêts
Par Clarence Azolina
Le Parquet national financier a requis un non-lieu en faveur d'Alexis Kohler, ex-bras droit d'Emmanuel Macron, mis en examen depuis 2022 pour prise illégale d'intérêts liés à l'armateur MSC. Le juge d'instruction doit encore trancher.

Le dossier judiciaire le plus sensible du macronisme touche peut-être à sa fin. Le Parquet national financier (PNF) a requis un non-lieu en faveur d'Alexis Kohler, 53 ans, dans l'enquête pour prise illégale d'intérêts et trafic d'influence portant sur ses liens familiaux avec l'armateur franco-italien MSC. Le réquisitoire a été « rendu et signé » le 31 août, a précisé le parquet à l'Agence France-Presse ce mercredi 23 septembre. Il revient désormais au juge d'instruction de trancher : suivre les réquisitions, ou renvoyer l'ancien secrétaire général de l'Elysée devant un tribunal.
Un parcours au coeur de l'appareil d'Etat
Alexis Kohler n'est pas un mis en examen comme les autres. Directeur de cabinet d'Emmanuel Macron à Bercy, puis secrétaire général de l'Elysée de 2017 à 2025, il a incarné pendant huit ans la fonction la plus stratégique et la plus discrète du pouvoir exécutif. C'est précisément cette position qui donnait à l'affaire son relief politique : jamais, sous la Ve République, un secrétaire général de l'Elysée en exercice n'avait été mis en examen.
Les faits reprochés remontent à deux périodes. D'abord, entre 2009 et 2012, lorsqu'il représentait l'Agence des participations de l'Etat (APE) aux conseils d'administration de STX France, devenu Chantiers de l'Atlantique, et du Grand Port maritime du Havre, deux entreprises entretenant des relations commerciales avec MSC. Ensuite, entre 2012 et 2016, lorsqu'il officiait à Bercy dans les cabinets de Pierre Moscovici puis d'Emmanuel Macron. La justice soupçonnait le haut fonctionnaire d'avoir participé à des décisions concernant un groupe dirigé par les cousins de sa mère, la famille Aponte. Alexis Kohler avait d'ailleurs brièvement rejoint MSC en 2016 comme directeur financier, juste avant la première campagne présidentielle d'Emmanuel Macron. Sollicité après l'annonce du PNF, il n'a pas réagi dans l'immédiat.
Un dossier qui n'a cessé de rétrécir
Le réquisitoire du parquet intervient après un sérieux coup de rabot judiciaire. En juillet, la cour d'appel de Paris a jugé prescrits tous les faits antérieurs à 2014, amputant l'essentiel de la période APE. Conséquence directe : les poursuites pour complicité visant deux autres hauts fonctionnaires, Jean-Dominique Comolli et Bruno Bézard, ont été abandonnées. Ce qui restait du dossier tenait alors en quelques années et en quelques décisions, visiblement jugées insuffisantes par le ministère public.
Cet effritement progressif mérite d'être souligné, car il dit quelque chose de la manière dont ces affaires naissent et meurent. L'enquête avait été ouverte sur la base de signalements et de plaintes d'associations anticorruption, la promesse de « moralisation de la vie publique » était le socle du projet macroniste de 2017. Neuf ans plus tard, le dossier emblématique de cette promesse s'achève, sauf surprise du juge d'instruction, sans procès. La leçon vaut dans les deux sens : la justice a fait son travail jusqu'au bout, sans s'arrêter à la proximité du suspect avec le sommet de l'Etat ; mais elle confirme aussi que l'accumulation de soupçons, si gênante soit-elle politiquement, ne vaut pas démonstration pénale.
La question de fond demeure
Reste que l'affaire Kohler a mis en lumière un angle mort de la haute administration française, que le non-lieu ne fera pas disparaître. Un inspecteur des finances peut siéger au conseil d'administration d'entreprises publiques en relation d'affaires avec un groupe armé par sa famille, rejoindre ce groupe, puis revenir au coeur de l'Etat, le tout sans que les dispositifs de déontologie, pourtant épaissis depuis 2013, n'y trouvent à redire à temps. C'est ce continuum entre grands corps, cabinets ministériels et groupes privés que les Français désignent sous le mot de pantouflage, et qui nourrit une défiance dont la vie publique peine à se défaire.
Alexis Kohler, devenu directeur général adjoint de la Société générale après son départ de l'Elysée en 2025, a toujours nié tout manquement. Si le juge d'instruction suit le parquet, il sortira blanchi d'une procédure qui aura duré près d'une décennie. Ce serait une victoire personnelle indiscutable. Mais pour l'image du quinquennat qui l'a porté, le réquisitoire du PNF arrive tard : le doute, lui, s'est installé dès 2018, et aucune ordonnance de non-lieu ne l'effacera rétroactivement.
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