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Politique

Laurent Nuñez, de la DGSI à Beauvau : la trajectoire d'un technocrate de la sécurité propulsé ministre

Par la rédaction Le Rempart

Nommé ministre de l'Intérieur le 12 octobre 2025, Laurent Nuñez cumule près de trois décennies dans les rouages de l'État sans jamais avoir été élu. Retour sur un parcours atypique, des bureaux de la DGSI au cabinet de Beauvau.

Laurent Nuñez, de la DGSI à Beauvau : la trajectoire d'un technocrate de la sécurité propulsé ministre

2018, le virage politique

Le 16 octobre 2018, Laurent Nuñez franchit une ligne. Jusque-là préfet, directeur de la sécurité intérieure, homme de l'ombre, il devient secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur dans le gouvernement d'Édouard Philippe. Cette nomination, confirmée par les archives du ministère de l'Intérieur, marque son entrée dans la lumière politique. Il est alors rattaché à Christophe Castaner, titulaire du portefeuille.

Le geste est doublement significatif. D'abord parce que Nuñez n'est pas un élu de carrière : il n'a jamais exercé de mandat parlementaire, jamais mené de campagne électorale. Ensuite parce que ce poste de secrétaire d'État, souvent perçu comme un marchepied ou une récompense, constitue pour lui une promotion visible après des années passées dans les services les plus confidentiels de l'État.

Les années marseillaises et la direction de la DGSI

Pour comprendre le poids de Nuñez, il faut remonter plus loin. De 2015 à 2017, selon La Provence, il est préfet de police de Marseille. Cette période coïncide avec des années difficiles pour la cité phocéenne : règlements de comptes, montée de la criminalité organisée, tensions autour du trafic de drogue. Le préfet de police y exerce un pouvoir de sécurité quasi militaire.

Avant cela, et jusqu'en 2018, Nuñez dirige la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure. Cette structure, héritière des services de renseignement intérieur, est le pendant français du MI5 britannique. Elle traque l'espionnage, le terrorisme, la subversion. Son directeur échappe au grand jour, ne paraît pas à la télévision, ne signe pas de communiqués. Le fait que Nuñez ait accepté puis quitté ce poste pour un secrétariat d'État politique en dit long sur son évolution.

Le poste de "maître espion du Président"

En septembre 2021, La Provence consacre un portrait à Nuñez sous un titre évocateur : "le maître espion du Président". Il est alors coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT), fonction rattachée directement à l'Élysée.

Cette création de 2008 sous Nicolas Sarkozy a été refondée en 2017 à la demande d'Emmanuel Macron, avec adjonction explicite de la lutte contre le terrorisme. Le poste donne à son titulaire une vue transversale sur tous les services : DGSI, DGSE, DRM, Tracfin, renseignement militaire. Il coordonne, ne dirige pas, mais sa proximité avec le Président fait de lui un interlocuteur privilégié.

Dans cette interview de 2021, Nuñez livre une formule qui résume son métier : "On n'est pas parano, mais il faut faire attention". Le titre de l'entretien, "La menace terroriste est permanente", pose le décor : l'homme vit dans l'anticipation du pire, la veille permanente, le rapport de force invisible.

Octobre 2025, l'accès au sommet de Beauvau

Le 12 octobre 2025, selon le site Milipol (spécialisé dans le salon professionnel de la sécurité), Laurent Nuñez est nommé ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de Sébastien Lecornu. Il succède à Bruno Retailleau. Cette information, classée "probable" dans le dossier en raison de la nature tierce de la source, n'a pas été corroborée par un document officiel scrapé.

Si elle se confirme, cette nomination achève une métamorphose. L'homme de l'ombre devient l'homme de la lumière crue des crises. Le préfet technocrate hérite du portefeuille le plus exposé de l'exécutif, celui où les émeutes, les attentats, les catastrophes naturelles font et défont les carrières en quelques heures.

Ce que le dossier ne dit pas

À cette heure, rien ne permet de confirmer que Laurent Nuñez a déclaré "avoir pris goût à la politique". Cette phrase, qui figure dans l'accroche éditorielle du sujet, n'apparaît dans aucun des trois documents fournis. De même, l'éventuelle candidature de Nuñez en 2027 reste non documentée : ni date, ni contexte, ni modalité (présidentielle, législative, autre) ne sont établis.

Le dossier ne précise pas non plus l'appartenance politique de Nuñez. Est-il membre d'un parti ? A-t-il été investi lors d'une primaire ? Soutient-ouvertement la majorité présidentielle, la droite, le centre ? Ces informations manquent. Son parcours de haut fonctionnaire pourrait suggérer une neutralité de façade, mais son acceptation de postes politiques sous Macron et Philippe indique au minimum une convergence tactique avec l'exécutif en place.

Le modèle du technocrate politique

Le cas Nuñez illustre une trajectoire de plus en plus fréquente sous la Ve République : celle du haut fonctionnaire qui bascule dans la politique sans passer par l'épreuve électorale. Pas de circonscription, pas de mandat local, pas de campagne. Un saut direct des bureaux de la DGSI au Conseil des ministres.

Ce modèle n'est pas nouveau. Il s'inscrit dans la longue tradition française de la "politique de l'ENArque", où l'administration prépare et produit les dirigeants. Mais il s'accentue avec Emmanuel Macron, lui-même produit de l'inspection des Finances, qui a fait de la transgression des clivages partisans une marque de fabrique. Nuñez, en ce sens, est un Macroniste par la forme avant peut-être de l'être par l'adhésion.

La fonction de CNRLT, créée par un président de droite (Sarkozy) et refondue par un président centriste (Macron), illustre cette continuité d'État au-dessus des alternances partisanes. Nuñez en est le produit parfait : ni de gauche ni de droite, mais de la sécurité.

Ce que coûte ce modèle au contribuable

Le lecteur, ici, a le droit de s'interroger. Un ministre de l'Intérieur qui n'a jamais été élu, qui n'a jamais rendu de comptes devant des électeurs, qui a passé sa carrière dans des services où la transparence est par définition limitée : quelle légitimité démocratique pour décider de l'ordre public de 68 millions de Français ?

La trajectoire de Nuñez soulève une question que le Rempart ne peut éluder : la République des préfets coûte cher au contribuable. Non seulement en salaires, en avantages, en retraites généreuses de la fonction publique d'État. Mais surtout en distance démocratique. Quand l'ordre public est géré par des technocrates de la sécurité, la politique criminelle échappe au débat public. Les choix de société (sur la vidéosurveillance, sur les pouvoirs de police, sur la lutte contre le terrorisme) deviennent des options techniques, des réglages de spécialistes.

Le passage de Nuñez à la tête du ministère de l'Intérieur, si confirmé, achève cette dépolitisation de la politique. L'homme qui disait en 2021 que "la menace terroriste est permanente" pourrait bien appliquer la même logique à tous les domaines de Beauvau : l'immigration, la sécurité quotidienne, les libertés publiques. Des dossiers qui mériteraient un débat idéologique, confiés à un gestionnaire de la menace.

Et si Nuñez se présentait effectivement en 2027 ? Le contribuable aurait alors droit à un curieux spectacle : un candidat sans électorat, sans ancrage local, sans histoire partisane visible, dont le seul argument serait son expérience de l'appareil d'État. Une candidature de l'intérieur, au sens propre comme au figuré. Le Rempart y verra moins une promesse de renouveau qu'un symptôme : celui d'une classe politique qui recrute dans ses propres services, et oublie de demander son avis à ceux qui la financent.

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