Le Rempart

Justice

Antton Rouget, co-auteur de l'enquête de Mediapart sur Bardella, condamné en 2010 pour le vol d'un drapeau lors d'une cérémonie du 11-Novembre

Par Roman Thill

Antton Rouget, journaliste au pôle Enquêtes de Mediapart et co-auteur de l'enquête sur les écrits antisémites attribués à Jordan Bardella, a reconnu avoir été condamné en 2010 pour le vol d'un oriflamme tricolore lors des cérémonies du 11-Novembre 2009.

Antton Rouget, co-auteur de l'enquête de Mediapart sur Bardella, condamné en 2010 pour le vol d'un drapeau lors d'une cérémonie du 11-Novembre

Un passé judiciaire assumé, révélé en pleine affaire Bardella

C'est lui-même qui l'a mis sur la place publique. Dans un billet de blog publié le 2 octobre 2026 sur Mediapart, Antton Rouget, journaliste au pôle Enquêtes de la rédaction, raconte sa condamnation de 2010 pour « vol en réunion », prononcée à la suite d'une action menée en 2009, alors qu'il avait 19 ans. Étudiant en histoire au pays basque, il avait, avec un groupe d'amis, décroché un oriflamme tricolore à l'occasion des cérémonies du 11-Novembre. La raison invoquée : protester contre « l'effacement, sur le monument aux morts du village où j'ai grandi, de la mémoire des milliers de déserteurs basques ayant refusé de prendre les armes en 1914-1918 ».

Le journaliste parle d'« action de désobéissance civile et pacifique » et dit l'avoir « assumée, y compris pénalement ». Sa condamnation de 2010 est aujourd'hui officiellement réhabilitée, son casier vierge, et il précise que les six procédures en diffamation intentées contre lui se sont toutes soldées par des échecs.

Voilà pour la version de l'intéressé. Que ce geste soit revendiqué comme un combat mémoriel ne change pas sa nature matérielle : un drapeau national arraché pendant la commémoration de l'armistice de 1918, sur un lieu de mémoire dédié aux morts pour la France. On peut débattre du sort réservé aux fusillés pour l'exemple ou aux déserteurs ; on peut aussi estimer qu'il existe d'autres moyens de porter ce débat que de s'en prendre au monument aux morts d'un village le jour où la nation honore ses morts. La qualification pénale retenue par la justice, vol en réunion, n'avait rien d'une broutille de jeunesse aux yeux du tribunal.

Un timing qui n'a rien d'anodin

Pourquoi raconter cela maintenant ? Antton Rouget ne le cache pas : « En plein scandale Bardella, alors que le RN attaque de toutes parts Mediapart et ses journalistes, en n'ayant aucun argument de fond mais en dénonçant un complot politique, il me paraît important de l'expliquer. » L'aveu est donc aussi une manœuvre de communication défensive, déclenchée alors que les réseaux proches du Rassemblement national exhumaient son casier pour discréditer l'enquête.

Rappelons les faits de cette enquête. Le 28 septembre 2026, Mediapart publie, sous la signature d'Alexandre Berteau et Antton Rouget, une investigation intitulée « Les banques sont toutes détenues par des juifs » : Jordan Bardella face à ses écrits antisémites. Le RN nie en bloc, tandis que des appels à la démission du président du parti se multiplient, selon Le Monde. Interrogé sur la nature des pièces détenues par le journal, Antton Rouget a évoqué « des documents écrits de la main de Jordan Bardella, composés de mails et de conversations sur des messageries », et assure que la rédaction dispose de la preuve que ces conversations n'ont pas été altérées. Il a également précisé que le travail d'investigation durait depuis des mois, avant même l'été, et non sur la base de « captures d'écran anonymes » reçues à la dernière minute. Mediapart a même prévenu : « Si on continue d'être mis en cause, on publiera les documents. »

L'attaque ad hominem, une arme à double tranchant

Stratégiquement, la sortie du passé d'Antton Rouget relève d'une mécanique classique : faute de pouvoir démonter les pièces, on s'en prend au porteur. Le procédé n'est pas propre au RN, et la droite qui le dénonce quand il vise ses propres campagnes gagnerait à rester cohérente. Si les documents sont authentiques et les écrits bien de la main de Jordan Bardella, la condamnation de 2010 d'un des enquêteurs n'efface pas le fond de l'affaire.

Mais la contre-attaque de Mediapart a ses limites, et elles méritent d'être dites. Une rédaction qui fait de la rigueur morale sa marque de fabrique et demande des comptes à tout le champ politique ne peut pas totalement s'étonner que le passé de ses propres journalistes devienne un sujet. D'autant que la ligne de défense choisie, présenter le vol d'un drapeau tricolore lors d'un 11-Novembre comme un épisode héroïque de jeunesse au service d'une juste cause mémorielle, laissera plus d'un lecteur circonspect. Dans de larges fractions de la France profonde, celles-là mêmes que le RN courtise, un monument aux morts n'est pas un support d'expression militante.

Un parcours qui interroge la fabrication des élites journalistiques

Le reste du billet d'Antton Rouget détaille son itinéraire : journaliste à partir de 2012, presse quotidienne régionale dans les Pyrénées-Atlantiques, Agence France-Presse, piges au Canard Enchaîné et à Mediapart, où il est titularisé en 2018. « Le journalisme l'a sauvé », aurait plaisanté l'un de ses avocats au tribunal judiciaire de Paris, lorsque la présidente de la 17e chambre lisait son parcours biographique.

Le trait est savoureux, mais il dit quelque chose du milieu. Qu'un militant antimilitariste condamné pour un vol commis sur un monument aux morts enchaîne ensuite, sans que cet antécédent pose apparemment le moindre problème, les postes les plus prestigieux de la presse d'enquête française en dit long sur les filtres sociologiques du métier. Difficile d'imaginer qu'un parcours symétrique, avec des engagements marqués à droite, aurait rencontré la même indulgence dans les rédactions concernées.

Une affaire dans l'affaire

Au bout du compte, deux sujets cohabitent. D'un côté, des écrits attribués au président du premier parti de France, dont Mediapart affirme détenir des versions authentifiées et qu'il menace de publier si la mise en cause de ses méthodes se poursuit. De l'autre, le passé judiciaire d'un de ses enquêteurs, brandi comme un contre-feu. Le premier sujet relève de l'intérêt général et devra être tranché sur pièces. Le second n'est pas insignifiant non plus : il éclaire le climat d'une guerre de communication où chaque camp pioche dans la biographie de l'adversaire. À droite, on aurait tort de s'en satisfaire des deux côtés.

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