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En Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel et Matthieu Pigasse lancent « Populaire », le contre-Puy du Fou de la gauche

Par Roman Thill

Le président socialiste du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, a annoncé lundi 21 septembre le lancement de « Populaire, toutes nos histoires », une série de cinq spectacles historiques conçue comme un contre-Puy du Fou, avec le soutien de Matthieu Pigasse.

En Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel et Matthieu Pigasse lancent « Populaire », le contre-Puy du Fou de la gauche

La gauche ne conteste plus seulement le Puy du Fou : elle tente désormais de lui répondre sur son propre terrain, celui du grand spectacle historique. Lundi 21 septembre, Stéphane Troussel, président socialiste du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, a officialisé le lancement de « Populaire, toutes nos histoires », une série de cinq spectacles pensée comme un anti-Puy du Fou assumé. Au programme : « l'immigration en musique », les « luttes féministes » ou encore « l'émancipation par le sport ». Fini Jeanne d'Arc et les Poilus de Verdun : place à une histoire dite « mixte » et « inclusive ».

Cinq spectacles, une ligne idéologique revendiquée

Le dossier de travail du projet donne le ton : « Populaire, c'est le contraire de populiste, c'est l'idée d'une histoire généreuse, ouverte, racontée autrement, non pas par le haut, mais au travers d'autres histoires qui ont été cachées, ou pas encore entendues. » Une histoire « du monde entier et d'ici », qui trouve sa « résonance dans la diversité ». Le vocabulaire est celui de la gauche culturelle contemporaine, et il est revendiqué sans détour. On peut légitimement s'interroger : raconter l'histoire de France à travers le prisme unique de la diversité et des luttes, est-ce encore raconter l'histoire, ou est-ce sélectionner les chapitres qui servent un récit politique ? La question n'est pas interdite, elle est au cœur du débat que ce projet prétend ouvrir.

Le calendrier est déjà fixé. Le premier spectacle, baptisé « Quand le peuple devient roi », sera mis en scène à partir du 22 mai 2027 devant la basilique Saint-Denis. Le deuxième ouvrira le 12 juin prochain au stade Bauer de Saint-Ouen, écrit par Mohamed El Khatib, metteur en scène et militant pro-Palestine, avec l'ambition de « prouver que le sport réconcilie les gens ». Là encore, le lieu n'a rien d'anodin : le stade Bauer, repaire connu de l'antifascisme parisien, est décrit dans le communiqué comme un « lieu de l'émancipation et de l'expression de l'opposition possible à travers le boycott ». Difficile d'y voir un simple choix technique.

Le troisième spectacle, porté par les historiens Patrick Boucheron et Guillaume Mazeau, retracera « l'histoire des migrations en France en musique ». Les deux derniers, attendus en 2028, porteront sur « les grands ensembles » et les « luttes féministes ». Cinq spectacles, cinq thématiques, et une constante : aucun ne s'intéresse au roman national tel que des générations de Français l'ont appris. C'est un choix, cohérent avec la ligne affichée, mais qui en dit long sur ce que la gauche entend transmettre de l'histoire du pays.

Boucheron, Pigasse : les parrains du projet

Patrick Boucheron n'est pas un inconnu dans ce dossier. L'historien, qui enseigna au Collège de France, est l'un des plus fervents contempteurs du parc vendéen. En avril dernier, au micro de France Inter, il jugeait le Puy du Fou « désespérant » et « totalement suicidaire », y voyant une « proposition profondément nostalgique d'une France qui est toujours déjà perdue. C'est le parti de la défaite ». Confier la plume d'un spectacle à l'adversaire le plus médiatique du modèle que l'on prétend concurrencer relève d'une certaine logique militante. Mais cela souligne aussi une limite : le projet se définit d'abord contre, rarement pour.

Autre parrain de taille : Matthieu Pigasse. Le banquier d'affaires, propriétaire notamment du Nouvel Obs et de Télérama, prendra en charge la communication et la promotion de « Populaire » à travers ses médias. Le coût total n'a pas été dévoilé, mais une partie du financement reposera sur de l'argent public, via le département. Le contraste avec le modèle visé est saisissant : le Puy du Fou fonctionne sur un autofinancement privé à 100 %, sans subvention ni actionnaire extérieur, et a attiré 3 millions de visiteurs en 2025, un record qu'il annonce vouloir dépasser en 2026. D'un côté, un succès populaire et économique qui ne coûte rien au contribuable ; de l'autre, un projet militant qui démarre avec des fonds publics avant d'avoir prouvé qu'il pouvait attirer un public. La comparaison n'est pas anecdotique, elle est structurelle.

Un banquier en campagne permanente

L'implication de Matthieu Pigasse mérite d'être regardée de près, car elle ne tombe pas du ciel. L'homme d'affaires entretient depuis des mois des ambitions politiques affichées : il n'exclut pas de se présenter à l'élection présidentielle de 2027, et s'était tenu à l'écart d'une primaire de gauche qu'il jugeait « trop étroite ». Son épisode Fibre Excellence, où sa proposition de reprise à 100 millions d'euros de la dernière usine de pâte à papier de France a déclenché une vive polémique industrielle, avait déjà montré sa capacité à faire de l'actualité un tremplin. Le ministre de l'Economie Roland Lescure l'avait alors recadré sans ménagement : « On ne peut pas faire de la politique sur le dos des salariés de Fibre Excellence. » Une formule qui pourrait presque s'appliquer à la Seine-Saint-Denis : faire de la politique sur le dos de l'histoire, en finançant un récit avec l'argent des contribuables d'un département qui compte pourtant parmi les plus pauvres de France.

Que cherche Pigasse ? Difficile d'y voir un simple mécénat culturel. S'offrir la vitrine d'un grand projet historique dans un territoire emblématique de la gauche, aux côtés d'un président de département socialiste, avec ses propres médias pour caisse de résonance : c'est construire une stature, à quelques mois d'une échéance présidentielle où la gauche cherche désespérément un champion. Le timing du premier spectacle, en mai 2027, en pleine séquence électorale, ne doit sans doute rien au hasard.

Le pari de la Seine-Saint-Denis

Reste la question du public. Le Puy du Fou a mis des décennies à bâtir son succès, élu à plusieurs reprises « meilleur parc du monde », en s'appuyant sur un récit que ses détracteurs jugent passéiste mais que des millions de familles viennent chercher chaque année. La gauche parie qu'un contre-récit suffira. Or le précédent n'est guère encourageant : les projets culturels pensés comme des réponses idéologiques à un succès populaire séduisent rarement au-delà des convaincus. Stéphane Troussel et Matthieu Pigasse auront au moins un mérite : celui de tester l'hypothèse devant la basilique des rois de France, dans un département où La France insoumise réalise ses meilleurs scores. Si « Populaire » ne remplit pas là, c'est que le problème ne tient pas au décor.

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